Collectif de Réflexion sur l'Inceste et les Maltraitances Systémiques
Les mots posés ici sont indissociables du vécu qui les porte. Respecter la source de ces analyses, c'est respecter la parole des victimes dans ce qu'elle a de plus intègre. S'approprier ces réflexions sans en citer l'origine, c'est participer à l'invisibilisation que nous combattons. Merci de faire référence au CRIMS pour tout partage ou inspiration.
INCESTE
8 février 2026
Hey Honey, take a walk on the wild side
Ce texte a failli s’appeler "l’inceste n’est pas une liste de course" mais je me suis dit que non, mieux valait que vous marchiez à mes côtés, sur l’autre rive.
Malgré cela, l’inceste n’est pas une liste de course et l’incestuel encore moins.
Les témoignages des victimes ne sont pas les ingrédients de votre recette insipide de LA solution, ou de LA compréhension.
Il faut prendre plus de temps, se pencher plus sérieusement sur le sujet de l’inceste, que d’aligner des poncifs et d’utiliser les témoignages de deux, trois victimes dans lesquels vous allez picorer ce qui va dans votre sens.
En faisant comme cela, il ne faudra pas s’étonner dans quelques années que le gâteau est encore raté.
Pour le dire plus clairement que d’habitude et plus franchement, en essayant moins de ménager des susceptibilités, je sais que l’on ne convainc pas avec des reproches, mais là, nous en sommes encore au point où l’on prend les mêmes vieilles recettes, les mêmes vieux poncifs et les mêmes vieilles "solutions" (qui n’ont déjà pas fonctionné, les gars réveillez-vous) en pensant obtenir un résultat différent ?
Et ce d’autant plus qu’à l’heure où j’écris ces lignes, l’on voit partout déjà refleurir des discours pontifiant sur l’inceste paternel, le seul, le vrai, l’inceste™. La trêve n’aura duré que 2 petites années avec quelques voix pour porter l’ensemble des incestes.
Vous pensez réellement éradiquer l’inceste (?!?!), c’est certes ambitieux, mais totalement irréaliste, il s’agirait de redescendre. Surtout lorsque l’on prend le problème à l’envers et que l’on tente de supprimer les conséquences avant même d’en avoir compris les causes.
Ce qui m’affole pour ne pas dire m’inquiète, c’est que l’incestuel n’est toujours pas compris pour ce qu’il est, je le répète : une dynamique. L’incestuel est ce qui MEUT une famille où il y a ou non des actes sexuels incestueux, et je dirais peu importe qu’il y en ait ou non.
La dynamique incestuelle est destructrice. Pas besoin de la décorréler de l’inceste pour en reconnaitre la gravité.
Certain·es viennent de découvrir (en espérant que c’est parce qu’elles et ils nous lisent) que dans l’inceste, il n’y avait pas que des actes sexuels incestueux (Alléluia). Et tout le monde y va de son article, de son podcast, cherchant des victimes pour expliquer l’incestuel avec une petite liste proprette de critères, de faits, de trucs un peu sexuels mais sans l’être trop (sinon cela fait genre on parle d’inceste et non plus d’incestuel et il faut bien sortir du lot), parce qu’on leur explique que l’inceste ce n’est pas QUE du sexe avec les enfants de sa propre famille.
Alors ils cherchent à côté, mais bon le sel de l’inceste médiatiquement parlant :
C’est le sexe.
Avec des enfants.
Parce que c’est un peu sale.
Et que tout le monde aime bien frissonner en écoutant nos "histoires sordides", "l’atroce absolu" de nos enfances, notre statut de "pestiféré". J’ai lu tout cela, et il va falloir bien se calmer avec les adjectifs de l’horreur, vous parlez de NOS vies, de NOS enfances, merci de cesser de qualifier pour performer une indignation aussi inintéressante qu’éphémère.
De fait, tous ces essais mal fagotés ratent un peu leur sujet, et c’est normal, puisqu’ils restent en dehors du sujet.
Travailler sur l’inceste, est, doit être et devrait être immersif. Il ne faut pas craindre d’avoir les deux mains dans l’eau sale.
Cela nous éviterait des intervenants navrants et des propos tel que "l’incestuel n’est pas un terme approprié parce qu’il vient de Racamier et donc de la psychanalyse".
On s’en fout non ? de Racamier et de ce qu’il était, ce n’est pas ce qui est intéressant, reprenons le mot et le concept et faisons de l’incestuel appliqué plutôt que se tortiller parce que cela vient de la psychanalyse.
Quand je dis qu’il faut sortir de ses propres normes pour comprendre l’inceste parce qu’il est hors norme à proprement parler, ce n’est ni pour emmerder le monde, ni pour faire l’intéressante, ni pour complexifier ce qui l’est déjà.
Texte après texte, j’ai expliqué que l’inceste EST complexe, et que l’on ne pourrait faire l’économie de cette complexité.
L’incestuel ne désigne pas une absence, ce n’est pas de l’inceste mais sans le sexe. L’incestuel C’EST l’inceste.
L’incestuel est une dynamique, mouvante, évolutive, propre à chaque famille et transgénérationnelle. Donc lister des critères qui figeraient cette dynamique est déjà une erreur en soi, car vous figez ce qui n’est pas statique.
Nous avons même le droit à un contrôle technique de l’incestuel en 12 critères
*rapport de la CIIVISE : VIOLENCES SEXUELLES FAITES AUX ENFANTS : « ON VOUS CROIT » novembre 2023 (mdrrrr, cela dépend de qui parle)
Je vais par exemple reprendre un des critères que j’ai lu ou entendu beaucoup, comme étant l’un des critères (ceux qui le disent sont très affirmatifs sur le sujet) significatif et qui est une émanation de l’un des 12 sus-nommés : "la confusion des places" : l’inversion des rôles et la parentification, ok très bien, j’ai bien compris la notion, cela pourrait être un critère, mais…(suspens) son exact inverse est aussi vrai dans certaines familles. (C’est chiant hein ?)
Eh oui l’inverse, c’est-à-dire : l’infantilisation permanente.
C’est ce que j’ai vécu moi, pas de parentification, non, de l’infantilisation en permanence, l’enfermement dans ce statut d’enfant continuellement martelé, l’impossible accès à ce statut d’adulte, l’impossible traitement d’égal à égal, la domination adulte mais à son paroxysme, c’est-à-dire que même adulte vous êtes ad vitam, "enfants de" ad vitam immatures, adulescents (comme adorait le dire ma mère).
Chez nous, il n’y avait aucune "confusion des places" (dans le sens d’une inversion parent/enfant), même les actes sexuels incestueux avaient lieu dans la fratrie et entre enfants, dans notre place même. Et je pourrais vous citer non pas 12 mais 1000 exemples de cela dans mon enfance, dans mon adolescence, et jusqu’à ce que je [me] dise "non mais stop, ça va bien maintenant !".
Et comme je ne m’estime absolument pas unique — donc cessez vos réflexions bêtasses à base de "oui mais ça c’est TON histoire" sous-entendu "tu nous soules, laisse-nous nos clichés" — si moi je l’ai vécu ainsi, cela signifie qu’il y en a des centaines voire des milliers d’autres comme moi.
Étant en plus du reste, animatrice de groupes de paroles, des vécus j’en entends. Beaucoup. Donc chaque critère que je vois gravé dans la pierre, à coup presque sûr, je peux rétorquer "ou pas", "non", "faux".
J’ai du mal à comprendre et à concevoir comment l’on espère détecter quoi que ce soit d’incestueux ou d’incestuel, avec des critères totalement fossilisés, des critères qui ne sont pas adaptables. Des critères si peu nombreux (dans la liste il n’y en a que 12, c’est un peu court), mais bon, nous rassure-t-on, il suffit d’en avoir deux pour que l’on fasse partie du tirage gagnant (ou perdant c’est selon).
Et si l’on n’en a aucun mais que l’on sent que, à la maison, quand même "ce n’était pas très normal, qu’il y avait comme un malaise, pas très définissable", comment fait-on ? On va voir un psy qui nous dira, "Cela ne rentre pas dans les critères" ?
Une victime qui ne se reconnait pas dans les critères, ne se reconnaitra pas dans l’inceste, cela retarde sa prise de conscience, sa prise de parole, sa réparation.
L’incestuel c’est ce brouillard familial où tout le monde respire le même poison sans que personne ne semble tenir la fiole.
Ce n’est certainement pas une liste, parce qu’en fait il faudrait en faire une par famille et longue comme un jour sans pain.
Un brouillard c’est quelque chose qui rend tout flou, invisible, cela modifie notre perception de la réalité, vous comprenez bien que ce n’est pas en listant des critères que nous en viendrons à bout, ni même que nous en comprendrons la nature.
Et par pitié, CESSEZ de nous demander des exemples concrets, visibles, tangibles, ne menez pas nos entretiens ou interview au pas de course, parlez avec nous, pas contre nous.
Et si vraiment le terme incestuel est si confus pour vous, cessons de faire une dichotomie, parlons de familles incestueuses tout court, et gardons l’incestuel en tant que tel et non plus comme un adjectif, ou alors seulement pour désigner la dynamique [incestuelle].
Et puisque vous voulez toujours des solutions toutes prêtes, là ce qu’il faudrait faire, c’est tout arrêter, posez les stylos, lâchez les claviers et ne plus rien faire, cesser de galoper, de gigoter et de tourner en rond, de triturer les lois dans un sens, dans l’autre, de rallonger la prescription, voire voter l’imprescriptibilité. (Par pitié épargnez nous cette aberration morale, éthique et juridique)
On s’arrête, on commence à réfléchir à ce qu’il faudrait faire avant tout, avant de faire parler les enfants, avant de les arracher à eux-mêmes, à vrai dire, il devient très urgent de ne plus rien faire dans l’urgence.
Commencer à comprendre l’inceste, c’est là qu’il faut commencer, je suis toujours un peu estomaquée de constater l’ignorance ambiante, le survol du sujet, je dirais même la désinvolture du traitement de l’inceste.
Oui il faudrait le comprendre en profondeur, ce qu’il est, comment il se révèle, mais pour cela il va falloir — attention innovation — écouter les victimes !
Mais pas les écouter sur un coin table, pas les écouter le temps d’un souffle court, non, il va falloir les écouter dans leur entier, écouter les histoires complètes, et prendre tout, même ce qui vous plait moins, même ce qui vous semble ennuyeux. Écouter tout ce qu’elles disent, mais aussi tout ce qu’elles ne disent pas.
Regarder et observer, comment le temps prend son temps lorsque l’on parle d’inceste, et comme ce sujet ne tarit pas dans la bouche des victimes.
Nous écouter n'est pas une grâce que vous nous accordez, c'est un devoir de connaissance auquel vous devez vous astreindre.
Je dirais même qu’il va falloir consulter les victimes, ce sont elles qui vous apprendront, pas l’inverse.
Et oui cela prend du temps, beaucoup de temps, parce qu’il va falloir vous défaire de vos biais, vous défaire de vos idées reçues, vous défaire du but fixé qui vous a amené à écouter une victime, accepter d’entendre ce qui ne va pas dans votre sens, accepter d’être étonné·e, remis·e en question, accepter d’être contrarié·e, déçu·e, en colère.
Il faudrait peut-être aussi leur demander ce qu’elles veulent, toutes, la plus grande partie, et là encore, fini les consultations à la va vite à base de questionnaires ipsos ou que sais-je, non.
Les victimes ont aussi leur temps pour dire, pour réfléchir, pour revenir sur leur passé et pour réfléchir encore. (il aurait fallu faire cela il y a 40 ans, mais que voulez-vous, il a fallu qu’une Camille Kouchner en fasse un livre en 2021 pour que cela devienne un sujet, c’est vrai que l’on part de loin)
Nous avons tous besoin de prendre le temps d’expliquer et de comprendre, certes il faut "sauver les enfants". Mais pas en allant vite, parce que nous irons mal, et nous ne sauverons rien ni personne.
Notre société est encore beaucoup trop profondément contre les enfants, contre ce qu’ils sont.
Si nous voulons mettre fin à l’inceste, il faut changer de paradigme, c’est un changement de société qu’il faut, pas un changement de loi, pas des rapports de 750 pages oublieuses, pas des listes de critères un peu déglingués et déjà obsolètes ou inadaptés au moment même ou ils s’inscrivent sur une page.
Cela fait des centaines d’années que les familles incestueuses trainent leur incestualité de génération en génération, elles ont des centaines d’années d’avance sur toute la société et elles évoluent dans cette même société.
Elles ont des centaines d’année d’expériences, de louvoiement, elles savent prendre l'apparence de la banalité et se laisser ignorer, et c’est aussi que vous leur avez filé un sacré coup de main, vous et votre dégout de l’inceste, que vous projetez même sur les enfants victimes. Entendre cette professeure des écoles dire très tranquillement qu’elle préférait "ne pas savoir". Ne pas se mêler de la vie de ses voisins, histoire qu’ils ne viennent pas se mêler de la vôtre ? Ce silence poli, c’est juste la caution muette qu’il faut aux familles incestueuses pour s'enraciner et prospérer.
Il est grand temps, de prendre l’inceste à deux mains et d’y mettre tout ce que vous avez pour le comprendre, toute votre sollicitude, tout votre bienveillance, tout votre courage.
Vous savez, mon humanité, je l’oppose à la face du monde depuis quelques années maintenant, soit elle se fracasse sur votre indifférence, votre dégout, votre gêne ou votre culpabilité, peu importe d’ailleurs, soit elle s’éteint sans bruit étouffée par vos silences et votre désengagement.
Et vous, où logez-vous la vôtre ?
Je profite de ce texte pour saluer le travail de mon ami Julien MUCCHIELLI et son formidable ouvrage "Qui a tué Virginie ?", et je conseille à tous de le lire, parce qu’il n’a pas eu peur de mettre les mains dans la boue, et n’a pas eu peur de fracasser son humanité sur la réalité de l’inceste, et je l’en remercie infiniment pour ça.
Dans les moments difficiles, c’est extrêmement réconfortant d’avoir quelqu’un qui ne vient pas de l’inceste et qui pourtant le comprend vraiment.
J’aimerai qu’il y ait beaucoup plus de Juliens autour des victimes d’inceste, ce sentiment de solitude qui nous tenaille serait beaucoup plus léger.
