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8 octobre 2023

INCESTE

Du silence de l’inceste à la silenciation

Nous entendons beaucoup et partout, et ce surtout depuis 2021, les mots silence, secret, les mots parole et libération.

Depuis 2021, et la sortie du livre de Camille Kouchner « la Familia grande », tout le monde parle beaucoup, demande, explique, invective, analyse, donne son avis.

A chaque actualité qui ponctue cette réalité sociale qu’est l’inceste, nous victimes, « on » nous plaint, « on » nous critique, « on » nous analyse, « on » hurle à notre place, parfois « on » nous tend un micro…éteint, car ce qui est certain c’est que ce « on » social continue de ne pas nous écouter, de ne pas entendre les victimes qui s’expriment.


Ce « on » continue de picorer à droite à gauche, un mot par ci, une petite analyse par-là, ce qui lui plait dans nos discours et ignorer consciencieusement ce qui le dérange.


J’ai très longtemps voulu écrire sur le silence de l’inceste, je m’y suis attelé plusieurs fois, j’ai renoncé, j’ai repris, j’ai tenté quelques essais insatisfaisants, comme à chaque fois qu’il faut que j’écrive, je dois fouiller ma mémoire, trier la pile des souvenirs, écarter les inutiles, trouver les pertinents.


Et je dois tirer sur le bon fil de cette pelote emmêlée, calmer la petite personne du fond de mon cerveau, qui commence à s’agiter sur sa petite chaise, affolée, cette petite personne qui a pris le parti de la résistance pour que l’on survive ensemble.


Bref, cette fois je prends mon clavier et je m’y attèle, j’espère une bonne fois.


L’inceste imaginé


Ce qui est terrible et à la fois parfaitement compréhensible, c’est que l’inceste est impensable par ceux qui ne l’ont pas vécu, et qu’ils sont obligé de tricoter avec leur non-vécu d’inceste pour tenter de comprendre le nôtre.

Ce qui est louable évidemment mais un peu casse-gueule, cependant on ne peut pas leur imputer cet équilibre bancale, parce qu’ « on » ne leur fourni que des discours bancales, des bouts de théories, des morceaux de vie choisis (et souvent pas choisis par les victimes, mais nous y reviendrons).


Donc souvent, ce qu’ils imaginent de l’inceste se résume à des enfants silencieux, unE petitE enfant seulE (souvent une petite fille) et triste sur une petite chaise serrant son gros nounours (seul soutien affectif, sortez les violons).


Les familles incestueuses sont assez difficilement dessinées, souvent représentées avec une mère ignorante mais aimante et un père pervers dominateur, qui impose cet inceste et le silence qui va avec aux autres membres de la famille, une ambiance lourde et silencieuse vaguement menaçante.

Voilà, c’est à peu près tout, c’est l’image d’Épinal de l’inceste, un huis clos effrayant, surement glauque, sachant que la représentation change de quelques nuances en fonction de la classe sociale, soit très précaire, soit chez les élites, rien entre les deux.


Tout ce que l’ « on » sait, c’est que les enfants souffrent et se taisent et ils se taisent longtemps, et « on » ne sait pas trop pourquoi.


Le vacarme familial


Ce n’est pas mon histoire, enfin si, partiellement, ce n’est pas non plus l’histoire de nombreuses autres victimes, enfin si, partiellement. Le problème c’est que ce qui est exposé est toujours partiel, partiellement vrai, partiellement faux. Les victimes ne s’y retrouvent pas ou peu.


Ma famille, qu’elle soit nucléaire ou élargie n’était pas discrète, pas silencieuse, au contraire, elle était bruyante, bavarde et clanique. Si l’on n’était pas née dedans, on n’en faisait jamais vraiment partie, et pour y survivre il fallait s’y imposer, souvent les adultes disaient toi tu es bien une *[nom de famille]* ou ça se voit que tu n’es pas un *[nom de famille]* . Appartenir au clan.

Dans cette famille, on parlait, beaucoup, et fort, mais d’inceste jamais, et pas plus maintenant, le vacarme familial, ce babillage inutile où l’on parle de tout mais jamais de ce qu’il faudrait.


Le silence précède l’inceste dans les familles incestuelles/incestueuses comme la mienne.
alors oui il y a 1000 raisons pour un enfant incesté de garder le silence, et ils le gardent la plupart du temps, très fort et très longtemps. Parfois oui, c’est « la honte » inculqué ou non par l’agresseur, parfois c’est la culpabilité, parfois c’est demandé ou imposé clairement par l’agresseur, oui tout cela existe, séparément ou concomitamment.

Il n’y a pas une raison unique au silence de l’inceste, il est multifactoriel, et donc des solutions simplistes n’amèneront qu'une amélioration de surface.

« Poser systématiquement la question » surtout si c’est dans un cadre non sécurisé, n’aura qu’un effet superficiel sur un nombre de victimes qui sera négligeable par rapport à l’ensemble.


Le silence de l’inceste dans une famille comme la mienne est structurel, il est tacite, pas besoin de mise en garde, de menace, de « notre petit secret » car tout ce qui se passe dans la famille EST « secret » du plus grave au plus anodin. La préservation du clan est essentielle, la loyauté au clan n’est pas négociable, et elle passe avant le reste, avant la sécurité des enfants qui sont quantité négligeable, juste des outils de pérennisation du clan jusqu’à ce qu’ils en deviennent sujet.


La loyauté indéfectible familiale c’est ce qui a tenu mon silence le plus longtemps, ça et le manque de connaissances et ici je ne parle pas des connaissances « mon corps est mon corps », ceci ne fonctionne pas dans une famille incestueuse puisque les enfants n’ont pas l’autorisation de s’appartenir, et que ce sont les normes familiales qui priment, pas les normes ou les lois sociales.

On pourrait dire que l’inceste EST la loi de la famille.


Et le silence est d’autant plus facile à tenir, que la menace de l’extérieur est patiemment instillée, tout l’extérieur est épouvantable et encore une fois, pas de manière précisément dite, c’est la différence peut être avec un système sectaire qui va plus clairement dire « eux contre nous ».
mais on retrouve cette dynamique en sous-marin, nous sommes « mieux » ; ne nous leurrons surtout pas, les familles incestuelles/incestueuses sont des systèmes sectaires, au sens propre et au figuré.


Casser le mur


Le silence, emmure les victimes, ça c’est une bonne image et une réalité, c’est aussi ce mur du silence entre nous et les autres qui facilite les discours de nos familles sur nous, nous traitant de « follE » d’ « originalE », « un peu artiste » tout ce vocabulaire qui recouvre nos états.


Ce mur est extrêmement résistant, très peu perméable, il nous protège autant qu’il nous isole et c’est aussi une des raisons pour ne pas le briser. Il est faux de faire croire aux victimes qu’elles se leurrent sur les réactions de leur famille si elles brisent le silence, qu’elles se leurrent sur les réactions de la société qui « les défendra », ça c’est un piège pour les forcer à parler.

Nous connaissons nos familles, nous savons dans quel milieu et quelle société nous évoluons.


Pousser une victime à parler alors même qu’on ne l’a pas mise en sécurité ou qu’on est incapable de savoir si on va pouvoir la mettre en sécurité est vain voire dangereux, pour sa psyché, pour sa réalité, et une victime, surtout unE enfant, ne parlera que s’il/elle se sent en sécurité, et j’insiste sur « en sécurité » pas nécessairement « en confiance », parfois la confiance ne suffit pas à casser le mur.


De plus, les stratégies de survie que nous mettons en place sont parfois complexes, souvent inconscientes, et très compliquées à détricoter, pour certainEs, nous sommes encore en train de dealer avec.

Elles sont beaucoup plus complexes que les explications simplistes que nous pouvons lire au fil d’articles et ouvrages, explications simplistes qui ne sont pas réplicables d’un inceste à l’autre.


Donc les victimes se taisent, et elles parlent tard lorsqu’elles sont suffisamment en sécurité pour le faire, lorsqu’elles sont suffisamment assurées pour supporter l’ensemble.

Lorsque Dorothée DUSSY parle d’écrabouillement, c’est une réalité pour certainEs, et il faut être sacrément équipé pour encaisser que vos parents ont placé toute leur énergie à vous détruire et ont utilisé tous les stratagèmes pour le faire : violences physiques, psychologiques, épouvante, terreur, chantage affectif.

Casser le mur et sortir du silence c’est aussi être prêt à affronter tout cela en luttant contre l’effondrement.
ce n’est pas « simple », et ça ne « guérit » pas.

La parole ne suffit pas.


Du silence à la silenciation


Lorsque la sortie du déni et du silence est faite, le parcours n’est pas terminé, certainEs entreprennent un parcours judiciaire, d’autres non, ce dernier n’étant ni une fin en soi, ni nécessairement un outil indispensable à la reconstruction.


En revanche, la société aime nous voir en justiciÈre sacrifiéE, je reformulerais même, la société aime nous sacrifier, quitte à avoir vécu « le pire », elle nous fait l’injonction d’aller en justice (même si l’on n’en a aucune envie) pour trainer nos incesteurs devant les tribunaux, même si cela n’a que peu de résultat, même si pour cela, nous sommes malmenéEs, voire re traumatiséE par ce parcours inadapté à la réparation.

La société aime aussi nous voir répondre à tous les micros tendus, nous pose des questions intrusives, indélicates, brutales. Elle souhaite nous voir dérouler sans aucune pudeur le menu de nos sévices, sans aucune autre utilité qu’assouvir sa curiosité voyeuse.


Mais nos paroles, sont loin d’être entendues, et surtout loin d’être libres.

Nous devons correspondre à l’image d’Épinal, à l’inceste imaginé par ceux qui ne l’ont pas vécu, nous devons rendre nos discours confortables, elle nous demande de surjouer le malheur et performer nos traumatismes.

Lorsque nos discours sont posés, ou réfléchis, ou trop analytiques, ils ne sont pas écoutés, ni entendus, parfois nous avons le piètre compliment d’avoir un discours « drôlement pertinent pour une victime »


La société n’a de cesse de nous remiser à cette place de témoignantE passivE, elle aime parler à nos places, parce que ce qu’elle souhaite c’est imposer son discours confortable sur l’inceste, pour continuer à penser que c’est le fait de quelques déviants pervers.

Pour silencier les discours contradictoires des égéries de l’inceste qu’elle a elle-même élues, elle est capable du pire, agressivité, insultes, harangues.


Nous méritons mieux que ces évitements, nous méritons des questions intelligentes, des discours pertinents, des temps de paroles pour réfléchir l’inceste et exposer ce que nous en savons.


Nous n’apporterons pas de solutions magiques, car il n’y en a pas, mais nous pouvons largement contribuer à sa compréhension, pour peu que l’on nous écoute réellement.

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